24 octobre 2012

Interview de Claude Aschenbrenner par Catherine Tanitte

CTTu es un passionné de cartographie, tu es co-fondateur et désormais président de l’association MetaCarto dédiée à la cartographie et mise en scène de l’information et tu alimentes un blog serialmapper sur ce sujet… Alors si tu devais présenter ce qu’on appelle la pensée visuelle, la visualisation des données, la cartographie de l’information… Qu’est-ce que tu dirais ?

CA – Il faut commencer par un retour en arrière. Quand j’ai commencé à m’intéresser à ces sujets, j’ai tout de suite constaté que pour avancer, il était nécessaire de savoir aussi regarder derrière soi, dans le rétroviseur. Et quand on regarde dans le rétroviseur, on sait tous qu’il y a des angles morts….
Dans ces angles morts, il y a cette histoire de pensée visuelle qui est une très vieille compagne de l’humanité puisque pendant des siècles et des siècles, avant l’invention de l’imprimerie, la connaissance voyageait dans la tête des gens.
On n’apprenait pas par cœur, on utilisait des moyens mnémotechniques. La technique principale utilisée s’appelait les ‘palais mentaux’, c’est-à-dire le fait de retenir des corpus d’ouvrages ou de très longs discours à l’aide d’une technique visuelle et spatiale.

Cela consistait à imaginer un chemin de pensée mentale dans son environnement quotidien – typiquement à l’époque, dans le monastère -. Dans chaque pièce, on rangeait les idées. Et les idées, on les retenait parce qu’à chaque fois, on faisait des analogies entre des images frappantes et des choses symboliques, (y compris des choses sexuelles !). Cela aidait à mémoriser.
A l’époque, on savait que mettre de l’émotion à coté du spatial est très importante dans la mémorisation et la construction de l’image mentale. Puis avec l’avènement de l’imprimerie, toutes ces techniques là sont passées un peu au second plan, voire ont été totalement décriées.
En matière d’information, le cri du cœur de ce XXIème siècle qui commence, peut se résumer par « on est submergé par les informations, on croule sous les données » . Le paradoxe, -mais il n’est qu’apparent -, c’est qu’aujourd’hui on retrouve ces techniques dont l’humanité s’était dotée à un moment donné où il y avait , à l’inverse, pénurie d’information.

 

CTOn parle de visualisation de données, de carte heuristique, de facilitation graphique… Et les gens ont parfois du mal à s’y retrouver. Comment définirais-tu les points communs et différences de tout cela ?

CA – Il y a bien évidemment un continuum entre ces 3 applications. D’ailleurs quand on prend un peu de distance, on voit mieux les fondamentaux : le côté synthétique, le côté non linéaire, le côté ‘donner à voir’.
Zoomons un instant sur la visualisation de données, sans doute l’aspect le moins connu des lecteurs.
Pour simplifier, on a de l’intelligence embarquée dans des algorithmes, dans des traitements automatiques des données. Mais attention ce n’est pas le moteur lui-même, (qui peut par exemple être un traitement sémantique de la langue) qui est du ressort de la visualisation de données. La cartographie intervient ensuite, dans la restitution des résultats et le fait de pouvoir communiquer visuellement ces données. C’est là où le côté cartographie ou visualisation de données est très important.

 

CTY a-t-il un exemple que tu pourrais donner sur ce type d’utilisation ?

CA – Oui il y a deux choses dont on parle beaucoup en ce moment. Les ‘big data’, c’est-à-dire le fait que maintenant nous avons d’énormes bases de données sur tout, et nous pouvons aller en profondeur avec des algorithmes et nos machines incroyablement puissantes. On peut découvrir des choses dont on ne pouvait pas parler avant.
Et également -ça c’est plus concret-, tout le mouvement ‘open data’, notamment sur les données publiques. Maintenant n’importe qui, par exemple n’importe quelle start up, peut faire quelque chose de ces données, les donner à voir et les mettre en scène. Ce sont des choses qui existent, ce sont mêmes des industries en émergence.

 

CTSur cette notion de mise en scène, c’est quelque chose sur laquelle tu interviens beaucoup. Pour toi en quoi consiste la mise en scène de l’information ?

J’ai une formule qui n’est pas de moi : « Ecrire c’est noircir la page blanche, mettre en scène c’est illuminer la boite noire ». (Joël Jouanneau)
Donc pour représenter de manière efficace il faut adopter la posture du metteur en scène de théâtre qui pratique la mise à distance du texte (ou du corpus) pour mémoriser, pour donner à voir et pour engrammer la dramaturgie.

 

CTDonc si je résume, pour toi c’est positionner spatialement l’information pour la restituer sous forme visuelle afin de pouvoir s’en souvenir…

CA – L’étymologie est claire : informer vient du latin in formare : mettre en forme. D’ailleurs la page imprimée est une carte ! Et on voit l’évolution, d’ailleurs : au début l’écriture était en boustrophédon, c’est-à-dire qu’elle reprenait le mouvement du paysan en S qui laboure son champ, il n’y avait pas de rupture.
Robert Chartier, le grand historien du livre, a coutume de dire que le grand évènement n’est pas invention de l’imprimerie mais celle du codex ! L’apparition de la ponctuation, des paragraphes et du sommaire a été fondamentale sur le plan cognitif. On est loin d’une certaine tradition française où lorsque l’on parle de visuel et d’image on a toujours l’impression que l’image c’est l’anagramme de magie (noire !).
A contrario il y a aussi une autre tradition qui en l’occurrence qui vient de Napoléon et dit qu’ « une image vaut 1000 mots »,
Pour ma part, j’ai une formule complémentaire à celle là : c’est que, certes une image vaut 1000 mots, mais une carte vaut 1000 chemins ! La mise en scène de l’information ne favorise pas seulement la mémorisation, elle ouvre le champ des possibles.
Et on sait tous que si tu es acteur dans la façon dont tu te confrontes à un autre monde, si tu fais ton propre chemin de découverte, alors du point de vue cognitif c’est d’une efficacité redoutable.

CTUne question que l’on me pose souvent c’est : « Quel est le rapport entre la visualisation de l’information et la créativité ?  » A cette question que réponds-tu ?

CA – Déjà, je pense bien évidemment que dans le processus créatif, il y a un coté visuel. C’est particulièrement évident quand on regarde les grands créatifs. Einstein disait : « J’ai trouvé la théorie de la relativité quand je me suis vu en train de chevaucher un arc-en-ciel ». Et Poincarré a aussi eu des phases comme ça et a aussi su en parler et s’exprimer à propose de cela. Quand à Léonard de Vinci, sa pratique parle pour lui.
Sans pour autant dire « tout est visuel, tout est cartographie » (car c’est plus compliqué que cela), il paraît clair que cette dimension là est incontournable.

 

CTSouvent, lorsque l’on parle de manière conjointe de cartographie de l’information et de créativité, l’une des réactions que l’on rencontre est d’entendre : ‘’ la cartographie et mise en scène de l’information est un outils, alors que la créativité c’est une approche plus globale…’’. Ce qui conduit à se demander : ‘’ Aujourd’hui qu’est-ce que la cartographie de l’information peut apporter à l’approche créative ? Est-ce une simple caisse à outils visuels ? Un autre regard ?…..Une approche complémentaire ?’  Que réponds-tu à cette question ?

CA – Oui, je vois. Il y a aussi la question miroir, les gens qui ne sont pas dans la communauté créative posent aussi ce genre de question : « À part les outils est-ce qu’il y a vraiment une approche ? » Bien évidemment, il y a les deux. Puisqu’il est clair (pour moi tout au moins) que la carte n’est pas le but, c’est un moyen, C’est un support.
Je reprends ma formule de dire « la carte vaut 1000 chemins » : d’abord, la carte n’est pas le territoire, et comme tout dispositif, ce qu’il y a de vraiment important dans la cartographie et mise en scène de l’information c’est qu’elle aide un individu ou un groupe à avoir une image mentale claire d’un corpus a priori complexe. C’est vraiment cela le point fondamental.
Donc, bien évidemment on a des outils pour ça, des approches… Mais derrière, c’est toute la maïeutique et le talent de la personne qui met en place ces outils là en œuvre. C’est vraiment clarifier les choses, arriver à la simplexité. C’est vraiment cela qui est important parce que c’est un sacré challenge du monde moderne.
La cartographie de l’information ne va pas se demander, où se dire, comme la créativité peut être amenée à le faire « je veux produire un nouveau produit » ou d’autres choses.
Par contre, elle va prendre du recul face à une problématique et construire la vue hélicoptère, synthétique de celle-ci, C’est ce qui est important. Et pas simplement pour le fait d’avoir une belle carte. La carte n’est que le reflet partiel, de la prise de recul.

 

CTCette vue hélicoptère dont tu parles, qui fait partie des jargons cartographiques, comment peut-on la définir ? Peut-on dire que c’est la concrétisation visuelle de la position méta ?

CA – Revenons donc sur cette histoire de vision d’en haut car il y a méta et méta. La vue hélicoptère, c’est intéressant comme notion, c’est assez approprié parce qu’on a rarement besoin d’avoir seulement une vue stratosphérique fixe. Comme c’est très mobile un hélicoptère, tu peux faire les deux : tu peux faire des photos, des snap shots, du stationnaire, et puis tu peux bouger, tu es quand même très très mobile.
C’est pour cela que derrière le point de vue hélicoptère il y a aussi la posture de la cartographie de l’information : on est synthétique. On fait des choix. Donc on est modeste. On ne prétend pas de faire le méta modèle du métal modèle… Pour être efficace, il faut être dans une forme d’invariant, parce qu’il faut cartographier ce qui est stable, Il faut dépasser l’anecdotique.
En plus, une carte ce n’est pas immuable. Une carte on peut la refaire, on peut changer le dispositif, on peut l’actualiser. Par conséquent il y a aussi cette posture de modestie qui est aussi importante, du moins dans la façon dont je vois les choses.

 

CTJe rebondis sur ce que tu dis : au final on a parlé de la clarification, du résultat qui est quelque chose de synthétique, qui oblige à faire des choix et donc à converger. A ceux qui s’interrogent aussi sur l’utilisation de ces visualisations de données et cartographie de l’information dans tout ce qui concerne les moments de divergence, de générations d’idées … Que leur répondras-tu ? Est-ce adapté ou pas ?

CA – Il y a plusieurs niveaux de réponse à cette question là. Il me paraît déjà clair (et la communauté créative n’a pas forcément attendu la cartographie de l’information pour ça) que dès qu’on est en mode divergence, en pensée non linéaire, on tombe très vite sur des techniques diverses et variées mais qui ont en commun d’être spatiales et visuelles. Cela est déjà quelque chose d’acquis. Le but ce n’est pas de tomber dans la guéguerre « parce qu’on est visuel on va obtenir des techniques plus efficaces que la créativité ».

Ceci dit, la mise en scène a un rôle important en tant que facilitateur, Ça c’est clair. C’était l’objet de la présentation de Roberta Faulhaber de MetaCarto chez CréaFrance. (intervention sur la facilitation graphique de mars 2012 chez CréaFrance)
La mise en scène a également un rôle important en tant que révélateur avec les traitements automatiques des données etc. pour trouver de nouvelles choses, de trouver des nouvelles idées, de trouver de nouveaux signaux faibles qui peuvent aussi alimenter le processus créatif puisque la créativité c’est aussi savoir regarder et voir les choses avec son intelligence mais aussi en utilisant celle des autres.Je dirai qu’entre créativité et cartographie de l’information il y a une différence de postures. Les deux positions ne sont pas les mêmes et en même temps on est dans le même marigot et donc il y a un conflit socio-cognitif fort !
C’est ce qui est particulièrement intéressant. Parce que, de part et d’autre, on ne s’y attendait pas forcément. Et cela se cristallise lorsqu’on a besoin d’aller sur le territoire de l’autre. En caricaturant, quand les gens de la cartographie voient la manière dont les gens de la créativité font de la cartographie – en majorité de la carte heuristique – il se disent « qu’est-ce que c’est que ça ? ». Évidemment, par effet miroir, quand les gens de la cartographie disent « on va être créatifs », ou « regardez on a été très créatifs », les gens de la créativité disent « non c’est n’importe quoi ».

 

CTEn tant que praticienne de la pensée visuelle et facilitatrice en créativité nourrissant ma pratique en créa des outils visuels, je suis persuadée que les 2 sont complémentaires…

CA – C’est le même parcours en miroir que j’ai essayé de faire cette année en découvrant les techniques de créa et c’est clair que ça nourrit ma pratique en tant que cartographe et metteur en scène de l’information. Notamment parce que vous avez beaucoup réfléchi à propos de la divergence et de la convergence.
J’insiste sur la dimension méta de tout à l’heure et sur la posture. Parce que finalement, côté posture en cartographie de l’information, il y a quand même une posture Story Telling. Il faut un parti pris. il faut une vision, Il faut une métaphore. Il faut un fond de carte.

On quitte ce rôle de facilitateur, on a une posture de créateur. On a une posture de savoir-faire. Moi, personnellement au fond de mes disques durs, j’ai un atlas de plus de 200 fonds de cartes diverses et variées – des cartes périodiques, des fonds de cartes et métaphores particulières -. Donc on a une fonction d’architecte. Or l’architecte peut être au service d’un groupe, mais c’est aussi un créateur. C’est aussi un parti-pris, une vision. Pour que le bâtiment fonctionne, s’il a seulement une fonction d’intégrateur, il y a peu de chances que ça marche. C’est peut-être le non-dit entre les 2 communautés, je pense… Alors encore une fois, ce n’est vrai que d’une partie de la cartographie de l’information : les gens qui sont dans une posture de reportage graphique c’est beaucoup moins le cas. Encore qu’ils peuvent avoir un rôle très structurant en proposant la métaphore et le fond de page qui va bien.
C’est certes le talent de l’intervenant d’avoir une boîte à outils mais cette boîte à outils n’a de sens que s’il sait l’adapter à la situation. Par ailleurs, la boîte à outils ne fait pas tout car il y a aussi le monde dans lequel tu t’es formé.
Je crois aussi qu’il y a aussi un coté modestie à avoir : on a tous des outils et des démarches mais encore une fois, ce sont des moyens, pas des buts.
De toute façon il ne faut pas oublier non plus que les métaphores (et les méthodes…) s’usent : il faut donc aussi savoir se renouveler.
Nous avons donc tout intérêt à pratiquer la fertilisation croisée entre les 2 communautés !

Site de l’association MetaCarto : www.metacarto.fr
Claude Aschenbrenner : blog www.serialmapper.com/    Site www.caconseil3.com

About Author

Avatar de sylviesese
sylviesese

X

Oublié votre mot de passe ?

Rejoignez-nous

Réinitialiser le mot de passe
Veuillez entrer votre email. Vous allez recevoir votre nouveau mot de passe par email.